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Le fils de Noémie

Article de Jean-Luc Bouisson, paru sur la revue universitaire « Duels en Scène », revue éditée par le « Centre d’Etudes et de Recherches Internationales sur l’Escrime Ancienne et de Spectacle » (C.E.R.I..E.A.S.), Cahier N° 3 – 2005
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NOTE DE LECTURE :
LE CHEVALIER DE SAINT-GEORGES,
LE FILS DE NOEMIE
PAR DANIEL MARCIANO *

Le chevalier de Saint-Georges est un personnage fascinant pour les escrimeurs, les musiciens, et plus largement, pour tous ceux qui se passionnent pour l’art, pour les arts. Qui n’a pas rêvé d’être aussi doué, aussi talentueux que Joseph Bologne, d’autant plus que ses talents étaient nombreux. C’est un rêve que Daniel Marciano, homme de plume et d’épée, nous invite à partager dans son roman dédié au célèbre chevalier guadeloupéen du dix-huitième siècle.

L’auteur a privilégié la dimension romanesque par rapport à l’aspect biographique, ce qui a l’avantage, en plus de l’originalité de la démarche, de présenter de façon plus vivante et donc de faire revivre plus intensément les aventures de cet homme hors du commun, virtuose du violon, compositeur de talent, escrimeur, danseur et cavalier hors pair. Comme il l’indique dans son avant-propos, Daniel Marciano a choisi de « s’immiscer résolument dans les doutes de l’histoire, sans perdre de vue son œuvre musicale et les grandes lignes de sa vie sur lesquelles on peut valablement se fonder. »

Grand spécialiste de Saint-Georges, l’auteur a mis son érudition au service de la littérature, de l’écriture, du roman. Ainsi, tout en retraçant fidèlement la vie de Joseph Bologne, il donne à son personnage une dimension humaine plus apparente que dans les biographies et permet ainsi une meilleure « identification » » au héros de la part du lecteur. Ce dernier est donc entraîné, sans jamais se lasser tant l’écriture est agréable et la narration bien rythmée et sans faille, dans les aventures et la passionnante vie de celui qui fit les beaux jours des salons parisiens grâce à ses multiples talents artistiques, son physique exceptionnel, son brillant esprit et sa générosité.

Le titre même de l’ouvrage, Le chevalier de Saint-Georges, le fils de Noémie », souligne l’importance de la mère du héros dans sa vie, surnommé « la belle Nanon » une esclave africaine qui a soigné un riche propriétaire, Georges de Bologne, sieur de Saint-Georges, sur les terres duquel elle travaillait et avec qui elle eut un enfant, fruit de l’amour entre ces deux personnes que tout semblait séparer : lui blanc, elle noire, lui maître esclavagiste, elle esclave, à une époque où les préjugés raciaux ne laissaient aucune place à une relation amoureuse, autre que purement sexuelle, entre les hommes et les femmes issus de ces deux classes que tout opposait.

Cette dualité marque la vie, et donc l’œuvre, du héros. Entre duels et duos – amicaux, amoureux, musicaux – Joseph évolue dans un monde tantôt accueillant, tantôt malfaisant. Il est protégé par ses parents, tuteurs et maîtres, mais il est vite confronté à la discrimination. Ainsi, lorsque le fils de Noémie prend le parti des esclaves (il sauve Hyacinthe qui s’était révolté contre un cruel commandeur blanc et vole des provisions pour ses frères de couleur), son père décide de l’envoyer en France pour étudier. Il est ainsi « déraciné » pour son bien et le titre du chapitre VII, « L’exil », souligne la violence que comporte cette décision, violence qui marque la vie et l’esprit du jeune Joseph. Un peu plus loin dans l’ouvrage, le chapitre intitulé « Un mal blanchi ! » met Saint-Georges en présence d’une autre agression raciale lorsqu’il se fait insulter et maltraiter par des garçons de « bonne famille ».

Ainsi, malgré ses dons et ses talents, ses amis et ses conquêtes féminines, ses succès, fleuret ou archet en main, Joseph Bologne se sentira toujours en marge, en rupture, entre deux mondes, entre deux couleurs, entre deux cultures, entre deux pays, entre l’esclave, l’homme ou le dieu que les blancs façonnaient à leur guise, au gré de leurs modes. Plus que la vie d’un héros mulâtre, esclave de la dualité qui balise son itinéraire, Daniel Marciano, dresse le portrait d’un homme fascinant, hors du commun, tout en réussissant à le rendre très proche du lecteur, ainsi fasciné par la vie de Joseph. Et ce grâce à une fine analyse de la nature humaine, de ses sentiments, de ses humeurs, de cette dualité bien /mal qui la régit. Tout n’est pas tout blanc ou tout noir, tout beau ou tout laid, tout bien ou tout mal. Et plus encore, la symbolique duelle du noir et du blanc s’inverse et le blanc ne représente pas forcément la pureté et le noir n’est pas forcément l’expression du côté obscur, ténébreux de l’homme, dans cette société esclavagiste.

A travers l’histoire de Joseph Bologne, chevalier de Saint-Georges, l’auteur montre les forces et les faiblesses de l’homme. Il rappelle que « l’hydre maléfique de la discrimination et de l’intolérance qui semble somnoler […] peut renaître à tout moment ». Mais, afin d’illustrer parfaitement cette dualité universelle, Daniel Marciano montre aussi les joies et les beautés de la vie, de l’art, des beaux sentiments humains tels que l’amour, l’amitié, la générosité. Il décrit aussi les assauts d’anthologie, opposant Saint-Georges à Gian Faldoni (chapitres XIII et XIV), tireur italien « de première force », réputé et craint pour son extrême rapidité, ou encore au célèbre chevalier d’Eon de Beaumont (chapitre XXI). De célèbres maîtres d’armes sont aussi acteurs de ce roman qui fait la part belle à notre art : Maître Texier La Boëssière qui fit de lui le « Dieu des Armes » et Maître henry Angelo qui lui ouvrit la porte des salons et clubs londoniens. Dans son roman, Daniel Marciano fait un savant dosage entre réalité et fiction, histoire et Histoire et fait revivre un grand personnage de l’escrime. Tout comme Cyrano complexé par son nez, Joseph Bologne le mulâtre ne pourra totalement concrétiser son amour pour la femme qu’il adore. Malgré leurs talents artistiques et leurs exploits physiques l’arme à la main, ces héros ont parfois une très mauvaise image d’eux-mêmes. Certes, la société leur tend un miroir qui leur rappelle qu’ils sont hors normes et qu’il y a toujours quelque part « quelque être isolé et malfaisant qui nourrit une haine viscérale pour tout ce qui n’est pas rigoureusement conforme aux normes », comme le souligne fort justement l’auteur. Toutefois, le regard des autres n’est parfois que le reflet de ses propres craintes et angoisses. Autre dualité, autre complexité que l’homme a souvent du mal à gérer.

C’est ainsi que, tout au long de son roman, Daniel Marciano donne à son personnage une profondeur qui fait de joseph Bologne, chevalier de Saint-Georges, un héros aux dimensions humaines. Cette dimension romanesque, loin de nuire à la réalité, lui donne encore plus de force et réalise ainsi une véritable renaissance de ce « Dieu des Armes ».

Nous remercions Daniel Marciano de nous faire partager les aventures du chevalier de Saint-Georges et de nous offrir ce voyage littéraire, à travers les arts et la vie d’un personnage exceptionnel qu’il rend encore plus proche de nous. C’est là tout l’art du romancier.

Jean-Luc BOUISSON

• Cet ouvrage est disponible et peut être commandé auprès des Editions Thespis, 12, rue des Noisetiers 25480 ECOLE-VALENTIN (e-mail : thespisedit@aol.com ). Daniel Marciano vient de publier aux mêmes éditions (Thespis, avril 2005), un autre ouvrage intitulé De l’Epée à la Scène, livre très bien documenté et illustré sur l’escrime de scène.

• La Société d'Histoire 94120, par l'intermédiaire de sa présidente a eu le plaisir de présenter l'ouvrage de Daniel Marciano pour le prix Fetkan 2006. Voir page suivante

Posté le: 13 juin 2006


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